Dr. Essam Al-Barram
Dans le processus de formation de la conscience nationale saoudienne, la littérature occupe une place centrale en tant que miroir des profondes transformations qu’a connues la société depuis la période précédant l’unification jusqu’à l’époque actuelle, riche en projets culturels et intellectuels. Il est remarquable que ce parcours n’ait pas commencé à partir de rien, mais qu’il soit issu d’un riche récit populaire qui s’est constitué au fil des siècles dans les assemblées, les marchés, les maisons et les régions bédouines, où le récit était un moyen de préservation, d’expression et de construction du sens collectif. De ce patrimoine folklorique est née l’écriture littéraire moderne, qui a entrepris de reformuler les grandes questions liées à l’identité, à l’appartenance, à la modernité, à l’État et à l’être humain dans un contexte national en transformation.
Le récit populaire dans la péninsule Arabique n’était pas seulement un ensemble d’histoires destinées au divertissement, mais un réceptacle de la mémoire collective portant les valeurs, les coutumes, les modèles d’héroïsme, de noblesse, ainsi que la relation avec la terre, la tribu et la religion. Les récits oraux, les épopées populaires, les proverbes et la poésie nabatéenne ont constitué le langage quotidien des populations et ont exprimé leur vision du monde ainsi que leurs mécanismes d’adaptation à un environnement difficile et changeant. Ce récit a contribué à consolider un sentiment précoce d’appartenance spatiale et spirituelle, un sentiment qui trouvera plus tard son prolongement dans la littérature écrite avec la naissance de l’État saoudien moderne et l’émergence du concept de patrie unifiée.
Le début et la transformation historique
Avec l’unification du Royaume d’Arabie saoudite, une nouvelle étape a commencé dans l’histoire sociale et culturelle, qui s’est clairement reflétée dans la littérature. La société est passée de structures traditionnelles dispersées à une entité politique unifiée dotée d’un projet religieux et civilisationnel clair. Cette transformation a fait émerger de nouvelles interrogations sur la relation entre l’individu et le groupe, sur le pouvoir et le savoir, ainsi que sur l’authenticité et le renouveau. Durant cette première période, une littérature réformatrice et de renaissance est apparue, influencée par la pensée arabe et islamique générale, tout en restant enracinée dans la réalité locale. Elle valorisait la stabilité et l’unité et soulignait l’importance du savoir et de la construction de l’être humain.
Dans les années 1950 et 1960, la conscience littéraire a commencé à prendre des formes plus mûres avec la diffusion de l’enseignement moderne, l’apparition de la presse, l’expansion des villes et la découverte du pétrole, ainsi que les profondes transformations économiques et sociales qui en ont résulté. À cette époque, les écrivains saoudiens ont commencé à écrire sur le choc de la modernité, sur les différences entre la campagne et la ville, ainsi que sur les transformations de la structure familiale et des relations sociales. La nouvelle était la forme littéraire la plus importante durant cette période, car elle était la plus proche de la capacité à saisir l’instant et à exprimer l’inquiétude ainsi que les questions ouvertes. Toutefois, la présence des valeurs est restée évidente, car la critique sociale n’était pas séparée du souci de préserver la cohésion de la société et le respect de ses constantes.
Le roman saoudien moderne représente l’aboutissement de ce parcours de transformation, car il a réussi à intégrer le récit populaire et à le réutiliser dans des structures artistiques contemporaines. De nombreux romans se sont inspirés du récit oral dans leur construction temporelle, dans la multiplicité des voix et dans la présence du narrateur connaisseur ou du narrateur sage. Ils ont également redonné au lieu son rôle en tant que protagoniste narratif : le village, la ville, le désert et la mer ne sont pas de simples arrière-plans, mais des espaces symboliques porteurs de l’histoire de la transformation, du passage de la simplicité à la complexité et de l’isolement à l’ouverture. Cette utilisation intelligente du folklore a donné au roman saoudien sa particularité et l’a rendu capable de s’adresser au lecteur local et arabe dans une langue qui réunit authenticité et modernité.
L’un des traits les plus importants de la littérature saoudienne dans son expression des transformations nationales réside dans sa capacité à observer les changements politiques et sociaux sans tomber dans la formulation directe ou dans les slogans. L’État, en tant que cadre organisateur de la vie, est présent dans les textes à travers son influence sur l’éducation, le travail, la femme et l’urbanisation, et non à travers un discours politique direct. Les écrivains ont écrit sur l’école, l’université, l’emploi, le voyage et la nouvelle ville comme des expériences vécues qui façonnent la conscience de l’individu envers lui-même et envers sa patrie. Dans ce contexte apparaissent les aspects positifs de l’expérience saoudienne, où la stabilité politique se présente comme une condition du développement culturel et où le développement se manifeste dans les détails de la vie quotidienne.
Les transformations culturelles
Les transformations culturelles ont également constitué un thème central dans la littérature saoudienne moderne. Avec l’ouverture sur le monde, l’afflux des moyens de communication et l’évolution des modes de consommation, les questions de l’identité, de la langue et des valeurs ont émergé. La littérature n’a pas adopté une position de rejet ou d’émerveillement aveugle ; elle a plutôt cherché à établir un équilibre entre l’appartenance et l’ouverture. De nombreux textes affirment que la spécificité culturelle saoudienne n’est pas un obstacle à la modernité, mais une source de force qui lui donne une dimension humaine et éthique. Cette conscience équilibrée reflète une maturité culturelle en harmonie avec la vision du Royaume visant à construire une société dynamique, fière de ses racines et ouverte sur l’avenir.
Le rôle de la femme dans la littérature saoudienne constitue l’un des indicateurs majeurs de la transformation de la conscience nationale. D’une présence marginale ou symbolique dans le récit populaire, la femme est devenue une voix active dans le roman et la nouvelle modernes. L’écrivaine et le personnage féminin dans les œuvres littéraires expriment désormais une expérience sociale en évolution dans un cadre national qui soutient son autonomisation. Les textes littéraires ont suivi les transformations de l’éducation, du travail et de la participation sociale des femmes en tant que partie intégrante d’un projet national global, et non comme un conflit avec la société. Cette approche positive reflète une réalité en mouvement confirmée par les politiques culturelles et sociales contemporaines du Royaume.
On ne peut également ignorer le rôle joué par les institutions culturelles saoudiennes dans le soutien de la littérature et l’encouragement de la créativité. Les clubs littéraires, les revues culturelles, les prix et les rencontres ont offert des espaces de débat et de publication et ont contribué à construire une scène littéraire diversifiée. Ce soutien institutionnel reflète une conviction officielle selon laquelle la culture constitue l’un des piliers du développement et que la littérature est un partenaire dans la formation de la conscience nationale. Ainsi, l’essor du roman saoudien au cours des dernières décennies n’est pas un phénomène individuel, mais le résultat d’une accumulation culturelle soutenue par une vision claire.
Dans le contexte actuel, et avec les grandes transformations que connaît le Royaume dans le cadre d’une vision ambitieuse pour l’avenir, la littérature saoudienne poursuit son rôle d’accompagnement du changement et d’anticipation de ses perspectives. L’écriture nouvelle est plus audacieuse dans sa forme et plus profonde dans ses interrogations, mais elle est également davantage en harmonie avec l’identité nationale. Il existe une conscience selon laquelle la transformation n’est pas une rupture avec le passé, mais plutôt une continuité de celui-ci, et que le récit populaire, avec toute la sagesse et l’imaginaire qu’il porte, peut constituer une source de créativité moderne. Cette vision intégrée reflète la maturité de la conscience nationale et sa capacité à intégrer la diversité et le changement.
On peut dire que la littérature saoudienne, dans son passage du récit populaire au roman moderne, a incarné le parcours de la conscience nationale dans ses différentes transformations. Elle a préservé ses racines folkloriques et ses valeurs tout en s’ouvrant aux techniques et aux interrogations de l’époque. Elle a exprimé les transformations politiques, sociales et culturelles dans une langue humaine et équilibrée qui a mis en valeur les aspects positifs de l’expérience saoudienne en matière de stabilité, de développement et de construction de l’être humain. À travers cette littérature, le Royaume apparaît non seulement comme un simple espace géographique, mais comme une expérience civilisationnelle renouvelée qui s’écrit récit après récit et vision après vision.
Si nous approfondissons davantage la relation entre la littérature saoudienne et la conscience nationale, nous pouvons constater que la transformation ne s’est pas limitée aux thèmes ou aux formes artistiques, mais qu’elle concerne également la vision que l’écrivain lui-même porte sur son rôle et sa fonction au sein de la société. L’écrivain saoudien n’est plus seulement un narrateur d’histoires ou un témoin des transformations, mais il est devenu un partenaire dans la formulation des grandes questions liées à l’avenir, au savoir et à l’être humain. Cette transformation dans la conscience du rôle de l’écrivain reflète à son tour une évolution plus large de la conscience nationale, qui considère désormais la culture comme une force douce contribuant à renforcer la place civilisationnelle du Royaume et à consolider son image en tant qu’État doté d’une profondeur culturelle et humaine.
La patrie et le concept moderne de la littérature
La littérature saoudienne moderne a contribué à redéfinir le concept de patrie, en le faisant passer d’un simple espace de protection et de stabilité à un espace de réalisation et d’ambition. Les nouveaux textes romanesques et narratifs regorgent d’images du travail, de l’ambition, du voyage et du retour, ainsi que de questions liées à la réussite, à l’échec et à l’accomplissement de soi dans un cadre national favorable. La patrie dans ces œuvres n’est ni un fardeau ni une autorité oppressive, mais un espace qui accueille l’expérience humaine dans toutes ses contradictions. Cette conception positive reflète l’équilibre réalisé par le Royaume entre la préservation des constantes et l’ouverture de vastes horizons permettant aux individus de participer au développement et à la construction de l’avenir.
Le lieu dans la littérature saoudienne a également connu une importante transformation sur le plan symbolique. Les villes saoudiennes, qui apparaissaient dans les anciens récits comme de simples étapes ou des espaces limités, sont devenues dans le roman moderne des villes vivantes, riches de diversité culturelle et architecturale. Riyad, Djeddah, Dammam, Abha et d’autres villes se sont transformées en symboles de profondes mutations sociales, économiques et culturelles. Cette présence intense de la ville reflète la réussite de l’expérience de développement du Royaume et sa capacité à construire des espaces urbains réunissant authenticité et modernité, ce que les écrivains ont saisi avec une sensibilité esthétique et une conscience critique équilibrée.
La présence du désert et de l’environnement naturel revêt également une grande importance dans ce contexte, car la littérature saoudienne a conservé une relation affective avec le lieu originel. Le désert n’est plus seulement un symbole de dureté et d’isolement, mais il est devenu dans de nombreux textes un espace de réflexion, de sérénité et de retour aux racines. Cette utilisation esthétique reflète une conscience environnementale et culturelle croissante, en harmonie avec l’intérêt porté par le Royaume à la préservation du patrimoine naturel et à la restauration d’une relation équilibrée entre l’être humain et son environnement.
La langue narrative dans sa dimension linguistique
Dans sa dimension linguistique également, la littérature saoudienne reflète une transformation de la conscience nationale. La langue narrative moderne associe l’arabe classique standard à une expression locale issue des dialectes, des proverbes et des expressions populaires, sans perdre sa beauté ni sa profondeur. Cette combinaison traduit une confiance dans l’identité culturelle et une capacité à transformer la spécificité linguistique en un élément esthétique et non en un obstacle. Elle confirme que l’identité nationale n’est pas figée, mais vivante, capable de se renouveler et d’interagir.
L’expansion de la scène littéraire saoudienne et la diversité de ses voix reflètent, dans leur essence, un état de maturité et de stabilité culturelles. La diversité des visions et des expériences n’est pas considérée comme une menace, mais comme une richesse qui renforce le dialogue intérieur et consolide le tissu national. La littérature joue ici une fonction unificatrice profonde, car elle permet à chaque catégorie de se voir représentée au sein du grand récit national.
Dans ce sens, on peut dire que la littérature saoudienne actuelle ne se contente pas de documenter les transformations, mais participe également à leur orientation à travers la construction d’une conscience positive de l’identité nationale et de la capacité au changement. C’est une littérature qui reflète la confiance de la société en elle-même et en son avenir, et qui traduit l’ambition du Royaume de devenir un modèle civilisationnel réunissant des racines profondes et une vision ambitieuse. Dans cette rencontre entre le récit et la conscience se manifeste la valeur de la littérature en tant que témoin et créatrice du parcours de la nation.
Discover more from المنتدى الدولى للصحافة والإعلام
Subscribe to get the latest posts sent to your email.
