Le débat sur le hijab en Occident n’est plus simplement une discussion concernant un morceau de tissu qui couvre les cheveux d’une femme. Derrière cette simple couverture se croisent des questions plus profondes liées à la liberté religieuse à l’identité à l’égalité à l’intégration à la laïcité et aux limites de l’intervention de l’État dans la vie de l’être humain. Dans certains cas le hijab est passé d’un choix religieux personnel à une question politique juridique et sociale à part entière.
Le hijab dans le miroir de l’histoire européenne : lorsque la Vierge Marie se couvrait la tête
Ici apparaît un paradoxe qui mérite réflexion : l’image d’une femme couvrant sa tête n’est pas étrangère à l’histoire religieuse européenne. La Vierge Marie apparaît dans d’innombrables tableaux icônes et statues la tête couverte tout comme les religieuses de différentes traditions chrétiennes portent des couvre-chefs. La question ne concerne donc pas seulement l’existence d’une couverture sur la tête d’une femme mais plutôt le sens que la société donne à cette couverture lorsqu’elle est portée par une femme musulmane.
Giuliano Amato ouvre la question : pourquoi le jugement change-t-il lorsque la femme est musulmane ?
En Italie cette question est directement entrée dans le débat politique. Au cœur des débats parlementaires italiens de 2006 l’ancien ministre italien de l’Intérieur Giuliano Amato a parlé de la différence entre le hijab et la couverture du visage. Dans le registre officiel de la Chambre des députés italienne Amato a indiqué que la figure religieuse féminine la plus proche de la sensibilité des Italiens la Vierge Marie apparaît avec un couvre-chef qui ne dissimule pas son visage. L’objectif de ses propos était de distinguer la couverture de la tête de la dissimulation complète du visage.
Quant à la phrase ensuite diffusée sur les réseaux sociaux selon laquelle : « Comment pouvez-vous me demander de signer une loi qui interdit le hijab alors que la Vierge Marie apparaît dans nos tableaux et nos statues portant un couvre-chef ? » elle doit être considérée comme une formulation résumant l’idée exprimée par Amato et non comme une citation littérale attestée sous cette forme dans le registre parlementaire. Ce qui est confirmé dans le registre officiel est qu’il a parlé du couvre-chef de la Vierge Marie et de la distinction entre celui-ci et la couverture du visage.
Hijab ou niqab ? La distinction qui a changé le cours du débat en Italie
Cette distinction est extrêmement importante car le débat sur la sécurité et l’identification de l’identité diffère juridiquement et concrètement du débat concernant une femme qui porte un hijab et laisse son visage visible. Une femme qui couvre ses cheveux sans dissimuler son visage n’empêche pas en soi l’identification de son identité tandis que la couverture du visage soulève des questions différentes liées à la vérification de l’identité dans certains lieux et certaines circonstances.
Mais la question la plus importante demeure : si le couvre-chef peut faire partie du patrimoine religieux européen lorsqu’il est associé à la Vierge Marie ou aux religieuses pourquoi devient-il une question différente lorsqu’il est porté par une femme musulmane ?
De l’Italie au Québec : lorsque les symboles religieux deviennent une question politique
Le Canada est peut-être l’un des pays qui révèle le mieux la complexité de cette question. D’une part l’État canadien affirme officiellement que la liberté religieuse et l’égalité sont des droits fondamentaux et d’autre part les vêtements des femmes musulmanes sont devenus à plusieurs reprises un sujet politique et juridique.
Au Québec la question a franchi une étape plus claire avec la loi 21 sur la laïcité de l’État adoptée par l’Assemblée nationale en 2019. Cette loi impose des restrictions au port de signes religieux par certains employés du secteur public dans l’exercice de fonctions déterminées. Parmi les catégories concernées figurent les enseignants les policiers les gardiens de prison les procureurs et les juges. Elle comprend également des dispositions concernant la découverte du visage lors de la prestation ou de la réception de certains services publics.
La loi ne dit pas simplement que « le hijab est interdit aux musulmans ». Elle formule plutôt des restrictions liées aux signes religieux et à certaines fonctions publiques. Toutefois son impact social et politique a fait l’objet d’un large débat notamment parce que le hijab est l’un des symboles religieux les plus visibles dans l’espace public.
La loi 21 au Québec : la laïcité entre protection de l’État et liberté de croyance
C’est ici qu’apparaît l’un des points les plus sensibles du débat. Même lorsque la formulation de la loi est générale et ne mentionne pas les musulmans par leur nom la question qui se pose est de savoir comment ces règles affectent concrètement les personnes qui portent des signes religieux visibles et comment trouver un équilibre entre le principe de laïcité de l’État la liberté de croyance et l’égalité devant la loi.
Des documents de recherche publiés par le ministère de la Justice du Canada indiquent que les femmes musulmanes ont fait l’objet d’une attention accrue dans les domaines juridique et public en raison du port du hijab du niqab et de la burqa et que les vêtements religieux des femmes musulmanes sont devenus de manière répétée un sujet de politisation.
Il faut ici distinguer deux choses totalement différentes : critiquer l’islam en tant que religion ou discuter des prescriptions religieuses d’une part et cibler les musulmans ou les discriminer en raison de leur religion d’autre part. La liberté d’expression comprend le débat et le désaccord mais transformer une personne en cible en raison de sa religion ou de son apparence religieuse relève d’un domaine différent lié à la discrimination et à la haine.
Québec 2017 : du débat sur le hijab à un crime visant les musulmans
La question ne s’est pas limitée au Parlement et aux tribunaux. Le 29 janvier 2017 une attaque a eu lieu au Centre culturel islamique de Québec et a causé la mort de six personnes. Ce crime est devenu l’un des événements les plus douloureux de l’histoire de la communauté musulmane au Canada. En janvier 2026 le gouvernement canadien a commémoré le neuvième anniversaire de l’attaque et réaffirmé son engagement à lutter contre l’islamophobie et la haine.
Mais la question ne concerne pas seulement les grands événements collectifs. En juin 2025 la représentante spéciale du Canada chargée de la lutte contre l’islamophobie a fait état d’un incident au cours duquel une femme musulmane dans une bibliothèque publique de la ville d’Ajax a été agressée. Son hijab lui a été arraché de force et l’agresseur a tenté de l’enflammer. Cet incident révèle quelque chose de différent. Un désaccord politique concernant une loi ou une politique peut être débattu au Parlement et devant les tribunaux mais lorsque le désaccord passe du papier au corps d’une femme et que son hijab devient la raison d’une agression la question devient alors un problème de sécurité personnelle et de dignité humaine.
L’Amérique devant la Cour suprême : un musulman peut-il perdre son emploi à cause de son hijab ?
Les États-Unis offrent un exemple juridique différent. En 2008 l’adolescente américaine musulmane Samantha Elauf a postulé à un emploi auprès de l’entreprise Abercrombie & Fitch en Oklahoma et portait le hijab comme partie de sa pratique religieuse. L’entreprise a refusé de l’embaucher en raison d’un conflit entre le hijab et sa politique vestimentaire.
L’affaire est arrivée devant la Cour suprême des États-Unis sous le nom de EEOC v. Abercrombie & Fitch. En 2015 la Cour suprême a rendu une décision en faveur de la Commission pour l’égalité des chances en matière d’emploi par un vote de 8 voix contre 1. Elle a décidé qu’un employeur ne pouvait pas faire de la pratique religieuse du candidat un facteur dans une décision d’embauche afin d’éviter de fournir un aménagement religieux approprié même lorsque le candidat n’avait pas utilisé une formulation officielle précise pour le demander.
Amérique et Québec : deux modèles différents face aux symboles religieux
Entre le Québec et les États-Unis une différence claire apparaît dans la manière de traiter la question. Au Québec il existe des restrictions légales au port de certains signes religieux dans certaines fonctions publiques tandis qu’aux États-Unis une protection fédérale forte existe contre la discrimination religieuse dans l’emploi comme l’illustre l’affaire Samantha Elauf.
Cela montre que l’Occident ne constitue pas un bloc juridique unique sur la question du hijab. Il existe d’importantes différences entre les pays et même à l’intérieur d’un même pays. Il faut donc être prudent avec la formule simplifiée selon laquelle « l’Occident combat le hijab » car la réalité est beaucoup plus complexe. Dans le même temps où des restrictions légales existent dans certains endroits des décisions judiciaires et des lois protègent ailleurs les femmes musulmanes contre la discrimination liée au port du hijab.
Lorsque le hijab devient une identité visible qui ne peut être dissimulée
Mais la question sociale reste fortement présente car l’homme musulman qui pratique sa religion chez lui peut souvent cacher son identité religieuse à son entourage social s’il le souhaite tandis que la femme qui porte le hijab porte son identité religieuse de manière visible devant les autres. Cela peut dans certains cas la rendre davantage exposée à la discrimination au harcèlement ou à la haine. Le débat sur le hijab ne concerne alors plus uniquement la loi mais aussi ce qui se passe dans la rue à l’école sur le lieu de travail dans les transports et dans les institutions publiques.
De la loi à la rue : quand le désaccord devient-il de l’islamophobie ?
L’islamophobie ne se manifeste pas uniquement par des agressions ouvertes ou une haine directe. Elle peut également apparaître dans des stéréotypes qui font de l’apparence religieuse une raison de porter un jugement préalable sur une personne. Elle peut aussi apparaître lorsque le hijab est automatiquement considéré comme une preuve d’extrémisme de rejet de la société ou de refus de l’intégration.
À l’inverse défendre le droit d’une femme musulmane à porter le hijab ne signifie pas rejeter les lois de l’État ni ignorer les exigences de la sécurité publique. De même critiquer l’islam ou discuter de certaines de ses pratiques ne signifie pas automatiquement haïr les musulmans. Le problème commence lorsque la personne elle-même devient une cible en raison de son identité religieuse ou lorsque les stéréotypes sont utilisés pour justifier une discrimination à son encontre.
Lorsque la femme voilée devient un symbole politique plutôt qu’un être humain
C’est ici qu’apparaît un point plus profond. Dans certains discours la femme voilée peut être réduite à un symbole au lieu d’être considérée comme une personne ayant sa propre personnalité son expérience et sa propre décision. Elle peut être présentée dans un discours comme nécessairement victime et dans un autre comme un symbole de l’extrémisme. Dans les deux cas son droit à se définir elle-même lui est retiré.
Une femme peut porter le hijab parce qu’elle estime qu’il fait partie de sa religion une autre peut le porter pour des raisons culturelles et une troisième peut choisir de ne pas le porter. La liberté religieuse ne signifie pas que toutes les femmes musulmanes doivent prendre la même décision mais que la décision personnelle ne doit pas automatiquement devenir une raison de discrimination.
De la Vierge Marie à la femme musulmane : la question qui n’est pas terminée
C’est pourquoi l’image de la Vierge Marie revient dans le débat. Si le couvre-chef est présent dans l’histoire chrétienne européenne il ne peut pas être décrit historiquement comme un élément totalement étranger à la culture occidentale. Si la loi veut réglementer la dissimulation du visage pour des raisons liées à l’identification de l’identité il s’agit d’un sujet différent de la simple couverture des cheveux. Et si l’État veut imposer la neutralité dans certaines fonctions publiques la question juridique devient : quelles sont les fonctions concernées ? Quel est l’objectif ? Les restrictions sont-elles précises et proportionnées ? Et sont-elles appliquées aux différentes croyances selon le même critère ?
Mais si la femme musulmane devient la cible d’une agression d’une humiliation ou d’une privation d’emploi simplement parce qu’elle porte le hijab alors la question entre dans un domaine totalement différent. Celui de la discrimination et de la haine.
La femme musulmane peut-elle être différente et égale en même temps ?
De l’Italie au Canada et des États-Unis au reste de l’Europe et de l’Amérique du Nord la question se répète sous différentes formes mais la question fondamentale demeure la même :
La société moderne peut-elle respecter l’être humain même lorsqu’il ne lui ressemble pas ?
Il n’est pas nécessaire que tout le monde soit d’accord avec le hijab. Il n’est pas nécessaire que tout le monde adopte la religion islamique. Il n’est pas nécessaire non plus d’interdire le débat sur la laïcité la sécurité ou l’intégration. Ce qui est nécessaire est qu’il existe un véritable espace pour le désaccord sans que le désaccord se transforme en exclusion. La liberté de la femme ne signifie pas que les autres décident à sa place de ce qu’elle doit porter tout comme la laïcité ne signifie pas nécessairement effacer la religion de l’espace public. Le pluralisme ne signifie pas que les personnes doivent partager les mêmes croyances mais qu’elles puissent vivre ensemble sous des règles qui garantissent les droits fondamentaux et protègent l’être humain contre la discrimination.
De l’Italie au Canada et à l’Amérique : le hijab comme véritable test du pluralisme
C’est précisément à ce stade que le hijab devient un test qui dépasse le hijab lui-même : un test de la capacité des sociétés à appliquer le principe d’égalité lorsque la personne différente est visible aux yeux de tous.
La question n’est donc pas seulement : la loi autorise-t-elle le hijab ?
Mais la question plus profonde est : la femme musulmane peut-elle porter son hijab et rester en même temps une citoyenne jouissant de tous ses droits sans être réduite à sa religion ni jugée à travers son apparence ?
C’est précisément ici que commence le véritable débat sur l’islamophobie non pas comme un mot utilisé pour faire taire la critique ni comme une accusation contre toute personne en désaccord avec l’islam mais comme un problème précis qui peut être identifié lorsque la religion ou l’apparence religieuse devient un fondement de discrimination de haine ou de violence.
De la Vierge Marie au Québec et jusqu’à la Cour suprême des États-Unis la question semble être la même dans son essence :
Respectons-nous la liberté de l’être humain uniquement lorsque son choix religieux nous est familier ou la respectons-nous également lorsqu’il est différent de nous ?
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