Dr. Essam Al-Barram
La langue arabe traverse aujourd’hui l’une des phases les plus sensibles et les plus complexes de son histoire, confrontée à un monde où l’interconnexion culturelle, économique et technologique s’accélère à un rythme sans précédent. Les défis auxquels elle fait face ne sont plus limités au monde arabe, mais s’inscrivent désormais dans un système global connu sous le nom de mondialisation — un système qui n’impose pas seulement ses modèles à l’économie et à la politique, mais s’étend profondément à la langue en tant qu’outil de pensée, d’identité et de communication. Dans ce contexte, l’arabe semble engagé dans une bataille de survie linguistique, non pas par les armes, mais par sa capacité à résister, à s’adapter et à redéfinir son rôle dans un monde qui ne reconnaît que les langues capables de suivre les grandes transformations.
L’arabe n’a jamais été une langue isolée du monde. Il a toujours été une langue ouverte, capable d’absorber les influences extérieures et de les reformuler au sein de sa propre structure. À différentes périodes historiques, il a connu des contacts étendus avec d’autres langues, telles que le persan, le grec et le syriaque, et a su intégrer leurs terminologies sans perdre son identité ni sa structure fondamentale. Toutefois, ce qui distingue la mondialisation contemporaine de ces périodes précédentes est sa rapidité extrême, l’ampleur de son expansion et sa capacité à imposer des modèles culturels uniformisés, faisant de certaines langues des centres mondiaux de production du savoir, tandis que d’autres sont reléguées à la marge.
Au cœur de ce système mondialisé, la langue anglaise occupe une position dominante, non pas parce qu’elle est la plus belle ou la plus riche, mais parce qu’elle a accompagné l’ascension de la puissance économique et technologique du monde occidental. Avec l’essor du numérique devenu l’épine dorsale de la vie contemporaine, l’anglais est devenu la langue des logiciels, de la recherche scientifique, de l’économie mondiale, des réseaux sociaux et des contenus numériques. En revanche, l’arabe se retrouve face à une réalité nouvelle qui affaiblit sa présence dans les domaines vitaux, notamment ceux qui façonnent l’avenir, comme l’intelligence artificielle, les sciences appliquées et l’économie du savoir.
Cette réalité mondiale a eu des répercussions évidentes sur les sociétés arabes. Les écoles étrangères se sont multipliées, le recours aux langues étrangères dans l’enseignement supérieur s’est accru, et de nombreuses institutions médiatiques ont adopté des langues ou des dialectes éloignés de l’arabe standard, sous prétexte de suivre l’évolution du temps et d’attirer le public. Progressivement, une perception s’est installée selon laquelle l’arabe n’est plus une langue de son époque, et que son usage pourrait limiter les opportunités individuelles sur le marché du travail mondial. C’est ici que commence la véritable bataille, car une langue perçue comme un fardeau devient menacée dans son existence, quelle que soit la profondeur de son histoire.
Cependant, la mondialisation ne se contente pas de marginaliser les langues, elle contribue également à leur transformation. Dans ce contexte d’ouverture, l’arabe a connu un afflux important de termes étrangers, certains répondant à la nécessité de nommer des concepts modernes, d’autres résultant d’une imitation linguistique inconsciente. Il en est résulté ce que l’on pourrait qualifier de langue hybride, mêlant l’arabe à des langues étrangères, en particulier l’anglais, dans la vie quotidienne, la publicité et les réseaux sociaux. Ce phénomène, bien que relativement naturel dans l’évolution des langues, devient préoccupant lorsqu’il se substitue à la langue d’origine au lieu de l’enrichir.
Dans ce contexte, une question essentielle se pose : le défi auquel fait face l’arabe aujourd’hui résulte-t-il uniquement de la force de la mondialisation, ou également de la faiblesse de la réponse arabe face à celle-ci ? En réalité, la mondialisation n’est pas une force aveugle, mais un système qui réagit aux acteurs qui y participent. Les langues qui ont réussi à préserver leur place ne l’ont pas fait par isolement, mais grâce à des investissements dans l’éducation, la recherche et la production culturelle et technologique. Une langue qui ne produit pas de savoir et qui n’est pas utilisée dans les sciences modernes devient, avec le temps, une langue patrimoniale confinée aux rituels et aux occasions.
L’arabe possède pourtant tous les atouts nécessaires pour résister à la mondialisation, mais il souffre davantage d’une crise de gestion linguistique que d’une crise d’existence. C’est une langue dotée d’un système dérivationnel unique, d’une grande capacité à générer des termes et d’une flexibilité lui permettant d’intégrer de nouveaux concepts. Toutefois, le problème réside dans l’absence de projets d’arabisation systématiques capables de suivre le rythme de la production scientifique mondiale, dans la faiblesse de la coordination entre les institutions éducatives, culturelles et médiatiques, et dans le recul de l’investissement dans la recherche linguistique. La mondialisation n’attend personne, et une langue qui ne progresse pas rapidement est laissée en arrière.
Les médias jouent également un rôle central dans cette bataille. Ils constituent la vitrine quotidienne de la langue et façonnent le goût linguistique du public. Lorsqu’ils s’éloignent de l’arabe standard sous prétexte de simplification, ils contribuent, parfois sans le vouloir, à affaiblir sa présence. Lorsqu’ils présentent l’arabe comme une langue rigide ou élitiste, ils réduisent son attrait auprès des jeunes générations. Ainsi, la bataille de la survie linguistique ne se joue pas uniquement dans les universités ou les centres de recherche, mais aussi sur les écrans, les téléphones et les plateformes numériques qui façonnent la conscience des générations contemporaines.
Le rôle de l’éducation dans cette confrontation ne peut être ignoré. Des programmes qui dissocient la langue de la vie et la présentent comme un ensemble rigide de règles grammaticales ne forment pas des locuteurs confiants, mais engendrent un rejet progressif. Dans un monde mondialisé où les langues étrangères sont perçues comme des clés de réussite, enseigner l’arabe devient une responsabilité culturelle avant d’être linguistique. Redonner à l’arabe sa place dans l’éducation signifie le présenter comme une langue de pensée, de créativité et de science, et non simplement comme une langue d’examen et de mémorisation.
Malgré les aspects parfois sombres de la situation, la mondialisation offre également de réelles opportunités pour l’arabe si elles sont exploitées de manière adéquate. L’espace numérique permet à la langue arabe de dépasser les frontières géographiques et d’atteindre des millions de locuteurs et d’apprenants à travers le monde. Les outils d’intelligence artificielle ouvrent également de nouvelles perspectives pour le développement du contenu arabe, l’enseignement de la langue, l’analyse des textes et la valorisation du patrimoine. La mondialisation culturelle, malgré la domination de certaines langues, permet aussi l’émergence de voix culturelles alternatives capables de rivaliser si elles disposent des outils nécessaires.
L’arabe possède en outre un avantage unique que peu de langues partagent : son lien étroit avec le Coran et avec le patrimoine religieux et intellectuel de centaines de millions de personnes. Ce lien lui confère une profondeur symbolique et spirituelle qui le rend difficile à faire disparaître totalement. Toutefois, s’appuyer uniquement sur cette dimension ne suffit pas. Une langue qui vit uniquement de sa sacralité, sans présence effective dans la vie contemporaine, devient une langue de rituels plutôt qu’une langue de société. D’où la nécessité de conjuguer la dimension identitaire et la dimension fonctionnelle de l’arabe.
En définitive, la survie de l’arabe à l’ère de la mondialisation n’est pas seulement une question linguistique, mais une question civilisationnelle. Une langue qui perd sa place perd aussi une partie de sa capacité à produire du sens et à interpréter le monde selon sa propre perspective. Si la mondialisation tend à uniformiser les marchés et les cultures, la diversité linguistique demeure l’une des plus grandes richesses de l’humanité. L’arabe, par son histoire, sa richesse et son étendue, peut être un acteur actif de cette diversité plutôt qu’une victime — à condition que ses locuteurs prennent conscience que la bataille pour la survie linguistique ne se mène pas par des slogans, mais par une action culturelle et intellectuelle continue.
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